Lettre des îles Baladar

Lettre des îles Baladar

Lettre des îles Baladar

Un bateau arrive l’île s’approche

Un bateau s’en va l’île s’éloigne

Et quand il n’y a pas de bateau du tout

L’île reste tranquille comme tout

Jacques Prévert

Autrefois, et cela fait déjà longtemps, au beau milieu des quatre coins du monde, il y avait des îles protégées par la Mer.

C’étaient ses îles défendues, elle les appelait les Iles Préférées. De temps à autre, mais assez rarement, un hardi navigateur muni d’une longue-vue de haute précision voyait au loin surgir l’une d’elles, ensoleillée, mais à peine avait-il crié : Terre ! qu’aussitôt elle disparaissait dans un brouillard instantané et tout aussi vite c’étaient déjà la tempête, les cyclones et les tornades, les typhons, les lames de fond.

Et comme les marins ont autre chose à faire en mer que de faire naufrage tous les jours ils n’allaient pas plus loin dans leur exploration.

Ils appelèrent ces îles les îles Baladar, parce que, disaient-ils, elles ne tenaient pas en place et se bornèrent à inscrire, au hasard des rencontres, quelques noms sur leurs cartes.

Et c’étaient l’île A Part, l’île Subito Presto ou l’île Incognito.

Suivant leur humeur du moment suivant le bon ou le mauvais temps, ils les traitaient différemment. Un jour ils les appelaient les Défensives, les Méfiantes, les Redoutables, les Imprévues, les Intraitables, les Farouches, les Fugitives.

Un autre jour, c’étaient les Primitives, les Ingénues, ou les îles Fériées, les îles Liberté, les îles Rêvées, les îles Sans Arrière-Pensée.

Et puis leurs noms furent effacés, les cartes déchirées comme de vieilles cartes à jouer et l’on ne parla plus nulle part de l’Archipel Baladar.

Pourtant, à la veillée, de vieux marins remuant de vieux souvenirs, en souriant, buvaient un verre à la santé des îles Oubliées.

Seule, la plus petite des îles Baladar était de tout temps passée inaperçue et son nom n’avait été gravé sur aucune carte.

Pourtant c’était l’île la plus proche de la terre, mais les gens du Grand Continent n’y prêtaient aucune attention et l’appelaient l’île Sans la moindre importance, ou la Petite île de rien du tout.

Les indigènes y vivaient très heureux et les enfants chantaient du matin au soir une petite chanson des îles Baladar:

Un bateau arrive l’île s’approche
Un bateau s’en va l’île s’éloigne
Et quand il n’y a pas de bateau du tout
L’île reste là tranquille comme tout.

Jacques Prévert, Lettre des Îles Baladar

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