Pour une formation agile et mobile

Lui Liu

Lui Liu

« Peu de gens savent qu’ils ont plus de puissance de calcul dans leur poche que n’en avait la NASA pour aller sur la Lune ! Peu de gens savent qu’ils ont la possibilité de faire des mesures scientifiques dont Galilée ou Newton n’ont même pas pu rêver. »

Pour François Taddéi, spécialiste de l’innovation dans l’éducation, les enseignants forment les jeunes comme ils ont été formés eux-mêmes, ce qui rend le système éducatif conservateur. Les machines et le monde du travail évoluent plus rapidement que l’école, et celle-ci n’est plus adaptée à son époque. D’où la nécessité de former différemment.

Propos recueillis par Jasmina Šopova, journaliste au Courrier de l’Unesco, à l’occasion de la 5e édition de la Semaine de l’apprentissage mobile, qui se déroulait à Paris du 7 au 11 mars 2016.

Différemment, mais comment?

L’objectif essentiel de l’éducation devrait être de mobiliser l’intelligence collective afin de relever les défis d’aujourd’hui. Or l’école se contente de développer avant tout la capacité de connaître les solutions d’hier. Cette forme d’intelligence est très importante, mais elle est insuffisante, a fortiori aujourd’hui quand les machines gardent en mémoire les solutions d’hier. Ce que l’école doit développer avant tout, c’est la capacité des élèves à trouver de nouvelles solutions et à redéfinir les problèmes pour être plus créatifs.

Nous avons besoin de nouvelles formes d’intelligence qui nous permettent d’inventer de nouvelles solutions, en particulier face aux grands défis de notre époque. Ces grands défis ont tous des déclinaisons locales, qu’il s’agisse du droit des femmes, des problèmes liés au climat ou à la biodiversité. L’école doit permettre aux élèves à la fois de comprendre la complexité des problèmes et de se rendre compte qu’ils peuvent commencer à agir dès demain matin, en s’impliquant dans le monde tel qu’il est autour d’eux.

Si un jeune s’engage dans un projet qui fait sens pour lui, il va apprendre à apprendre, il va apprendre à coopérer, parce qu’il ne pourra pas tout résoudre tout seul, il va apprendre à intégrer des disciplines différentes, parce qu’une seule discipline n’est pas capable de résoudre tous les problèmes. Il va donc découvrir ce qu’on appelle les « 4 C » : capacités à coopérer, à créer, à communiquer et à critiquer l’existant de manière constructive.

Nous avons besoin d’une école qui crée un rapport « gagnant – gagnant » entre les besoins des apprenants et les besoins de la planète.

De quels modèles d’enseignement innovants faudrait-il s’inspirer ?

Du Collège Catts Pressoir, par exemple, qui a d’ailleurs été récompensée par le Re-imagine Learning Challenge de La Fondation Lego et d’Ashoka en 2014. Cette école se trouve à Port-au-Prince, en Haïti et elle est dirigée par quelqu’un qui est devenu mon ami : Guy Etienne. Les enfants y sont invités, dès le primaire, à observer le monde qui les entoure et à comprendre les enjeux. Ils choisissent un problème qui leur tient à cœur et auquel ils veulent apporter une solution. Ils travaillent ensemble, ils font des recherches ensemble et ils exposent les résultats de leurs recherches à la fin de l’année.

Après le tremblement de terre de 2010, les feux rouges étaient tombés en panne et les rues étaient devenues dangereuses pour les piétons, notamment pour les écoliers. Des élèves du collège Catts Pressoir ont inventé un système permettant de réparer les feux rouges de façon beaucoup plus économique que les solutions existantes et ils sont allés à la mairie proposer leur système, qui pourra probablement s’appliquer à d’autres domaines. D’autres élèves du même collègue ont inventé leur propre serveur de SMS, car ils trouvaient le coût des SMS trop élevé.

Il y a d’autres bonnes pratiques à travers le monde, et ce sont toujours des pratiques dans lesquelles les enfants sont auteurs, je dirais même chercheurs. Les sciences cognitives l’ont d’ailleurs prouvé : nous sommes tous nés chercheurs. Chaque enfant observe le monde, l’explore, expérimente, fait des erreurs, apprend de ses erreurs, communique sur ce qu’il a découvert… ce sont autant de caractéristiques que l’on retrouve chez le chercheur.

Vous avez monté un programme d’enfants chercheurs intitulé Les Savanturiers. De quoi s’agit-il?

L’idée de ce programme m’est venue quand j’ai vu une publication scientifique signée par des enfants de huit ans. Il s’agissait en fait d’une classe entière, dans une école au Royaume-Uni. Un chercheur, dont le fils était dans cette classe, s’est proposé de faire un travail d’équipe avec les élèves et a commencé par leur demander s’ils aimaient la science. La réponse fut unanime : « non ». Puis le chercheur leur a demandé s’ils savaient que la science était un jeu consistant à comprendre quelles étaient les règles du jeu dans la nature, et du coup, les élèves se sont montrés plus intéressés. C’est ainsi qu’ils sont allés observer le jeu des abeilles et ils ont fini par se poser une question qu’aucun adulte ne s’était posé auparavant: « Est-ce que les abeilles reconnaissent les motifs sur les fleurs ?  » Ils ont testé leur hypothèse et ont pu démontrer que les abeilles reconnaissaient les motifs. Ils ont rédigé eux-mêmes l’article scientifique, qui est classiques par bien des aspects, mais qui a aussi un charme inhabituel : dans leurs conclusion, les auteurs ont écrit qu’ils ont aussi découvert que la science «c’est cool et fun parce que tu dois faire des choses que personne n’a fait avant ».

Dans le cadre des Savanturiers, nous avons travaillé dans des classes de milieux défavorisés et sur des objets scientifiques aussi divers que les neurosciences, la climatologie, la biodiversité, la biologie de synthèse, l’astrophysique, botanique, la robotique, la paléontologie, la sociologie, l’anthropologie…  Eh bien, il s’est avéré que lorsqu’on invite des enfants à entrer dans une démarche de chercheur, alors le questionnement enfantin se transforme en un questionnement scientifique. Le rôle du chercheur qui les encadre consiste seulement à canaliser ce questionnement et à apporter la méthodologie et un minimum de connaissances qui leur permettent d’avancer et de voir plus loin.

Ce programme éducatif a été développé par le Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI) que vous dirigez. Quel est l’objectif principal de ce Centre?

La mission du CRI est de réinventer les manières d’apprendre, d’enseigner, de faire de la recherche. Le Centre a été fondé en 2005. Il est rattaché à l’Université Paris Descartes – Paris 5, et il offre une licence  sur les « Frontières du vivant », un master sur les « Approches innovantes de la recherche et de l’enseignement » (AIRE) et une école doctorale interdisciplinaire. Créativité et interdisciplinarité sont les maîtres-mots de notre démarche.

Le CRI abrite aussi, depuis 2014, une chaire UNESCO sur les Sciences de l’apprendre. Son objectif est de promouvoir un système intégré d’activités de recherche, de formation et de documentation dans le domaine des sciences de l’éducation, de la recherche et de la prospective en éducation.

Dans le monde, on fait beaucoup de recherche et développement (R&D) sur un grand nombre de sujets – santé, transport, énergie… – mais très peu sur l’éducation. On observe la même chose dans les universités : elles font de la recherche sur tout sauf sur elles-mêmes !

Pourtant, ces lieux de création et de partage des connaissances que sont les universités doivent être repensés, si l’on veut éviter que les modes de partage des connaissances finissent par être obsolètes.

Le numérique peut jouer un rôle primordial dans l’accès libre aux connaissances. Comment en tirer les meilleurs bénéfices ?

Le numérique permet le décloisonnement : les meilleurs contenus peuvent être offerts au plus grand nombre. Il peut contribuer à rendre le système éducatif plus équitable et plus performant grâce au partage et à la démultiplication. Il permet le nivellement non pas par le bas, mais par le haut.

Mais pour pouvoir tirer profit du numérique, il faut d’abord apprendre à le maîtriser – et c’est un des rôles principaux de l’école du 21e siècle. Elle doit enseigner aux élèves comment naviguer dans cet océan d’informations auxquelles ils ont accès et qui sont de qualité inégale. Elle doit aider les jeunes à comprendre ce qu’est la connaissance et comment elle se transmet, à développer l’esprit critique et à devenir non pas observateur du monde mais acteur. Et pour cela, elle doit les accompagner dans l’utilisation des outils d’aujourd’hui.

Le numérique peut-il aussi aggraver les inégalités ? Les cours en ligne ouverts et massifs (MOOC), par exemple, sont loin d’être accessibles aux plus défavorisés, même s’ils sont gratuits.

Effectivement, l’un de problème des MOOC, c’est le manque de bande passante, mais comme on progresse très vite sur le développement de ces techniques, je pense que les problèmes d’accès vont progressivement disparaître.

A mon avis, le problème est ailleurs : les MOOC sont d’un niveau élevé et si l’étudiant n’est pas bien préparé, il ne parvient pas à suivre.

D’une manière générale, il est difficile de suivre un MOOC jusqu’au bout, quand on est tout seul devant son ordinateur. C’est pourquoi de nouvelles solutions sont en train d’émerger. Des projets sont actuellement en cours pour transformer des bibliothèques municipales à Chicago et à Paris en lieux d’apprentissage du 21esiècle, dans lesquels on peut suivre des MOOC collectivement. Cela va permettre de recréer du lien social. Ce serait dramatique si les MOOC se développaient au détriment du lien.

Et le téléphone portable ? Comment peut-on s’en servir à des fins éducatives ?

L’avantage principal du téléphone portable, c’est qu’il peut fonctionner dans presque tous les environnements, pourvu qu’il y ait un minimum de réseau. Vu la vitesse à laquelle le réseau se développe dans le monde, il faut croire qu’un jour tout le monde aura son téléphone portable. Il a des inconvénients, certes, notamment la taille de son écran, mais il est dans votre poche !

Le téléphone portable est non seulement un moyen de communication et d’accès au savoir, mais il est surtout un instrument scientifique de poche et cela, peu de gens le savent. Peu de gens savent qu’ils ont plus de puissance de calcul dans leur poche que n’en avait la NASA pour aller sur la Lune ! Peu de gens savent qu’ils ont la possibilité de faire des mesures scientifiques dont Galilée ou Newton n’ont même pas pu rêver.

Vous pouvez apprendre à coder votre téléphone portable pour le transformer en un instrument de mesure scientifique très précis. Il peut mesurer la pollution, par exemple, parce que la qualité de l’image dépend de la qualité de l’air. La qualité de la voix que vous avez aujourd’hui peut permettre de savoir si vous allez avoir la maladie de Parkinson dans deux ans.

Le téléphone portable peut être utilisé aussi dans les sciences sociales. Une groupe de mes étudiants ont programmé une application mobile qui a été relevée et mise en avant par Google : elle permet de mesurer, par exemple, les temps de parole respectifs des hommes et des femmes, dans une assemblée. Voici donc un dispositif numérique qui permet au moins de tendre un miroir à la société, pour éventuellement faire évoluer les choses.

Education, santé, climat, biodiversité, droit des femmes, et j’en passe, sont autant de domaines où le téléphone portable peut être utilisé comme instrument de mesure scientifique. Il peut faire progresser notre connaissance de nous-mêmes et de notre environnement. Il nous offre la possibilité d’être nous-mêmes des producteurs de données : des producteurs qui réfléchissent aux moyens permettant de passer de ces données à de l’information, à de la connaissance et à une réflexion éthique.

Tout cela suppose que l’on change son regard sur son téléphone : ne pas le voir comme une boîte noire un peu magique, mais s’interroger sur ses potentialités. Et pour cela, il faut apprendre aux gens non seulement à coder, mais aussi à comprendre la logique de fonctionnement de cette boîte noire.

Quels sont vos projets en cours?

Un des projets qui me tient à cœur consiste à inciter les étudiants et les élèves à mieux utiliser les outils numériques, en particulier dans le cadre des Objectifs de développement durable définis en septembre 2015 par l’ONU.

L’idée est de motiver l’intelligence collective des étudiants pour créer de nouvelles applications mobiles, afin que demain elles soient disponibles pour tous.

Une des façons de faire serait d’organiser des formations, des écoles d’été, qui seraient labélisés par l’ONU et qui réuniraient les producteurs des meilleures applications pour apprendre, faire de la science et faire avancer le développement durable. Les meilleurs de ces projets seraient présentés à l’ONU et partagés à grande échelle.

*   *   *

Propos recueillis par Jasmina Šopova, publiés à l’origine le 7 Mars 2016 par le Courrier de l’Unesco sous le titre: 

François Taddéi : nous avons dans nos poches plus de puissance de calcul que n’en avait la NASA pour aller sur la Lune

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François Taddéi, biologiste français, dirige le Centre de Recherches Interdisciplinaires à Paris. Il l’auteur de nombreuses publications dans des revues scientifiques internationales telles que Nature ou Sciences, ainsi que d’un rapport pour l’OCDE, en 2009, Former des constructeurs de savoirs collaboratifs et créatifs : un défi majeur pour l’éducation du 21ème siècle.

Liens vers les publications de l’UNESCO

Éducation pour le XXIe siècle, TIC dans l’éducation, Compétences pour le travail et la vie

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Corruptio optimi pessima

Publié dans Une semaine en Desirade

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